Pères est un recueil de nouvelles original, puisqu’unies par le thème rarement exploité de la paternité. Nous vous avons déjà parlé d’Écluse, nouvelle extraite du recueil et publiée récemment par nos soins. Nous vous proposons ici un autre extrait, issu de la nouvelle 15 mars : 

"Il faisait une journée absolument magnifique. Je m’étais, comme chaque jour, réveillé très tôt et je profitais des quelques instants de calme et de solitude qui précédaient ma journée laquelle – comme toutes les autres de ma vie – serait certainement très occupée, pour admirer la Ville qui s’étendait sous ma terrasse. L’air était vif et pur. Dans les quartiers nobles, l’odorat le plus fin ne perçoit pas les odeurs trop fortes, désagréables, que portent au loin les fumées des maisons populeuses et qui font grisonner le lointain. Oh oui, me disais-je, la journée sera très belle.

Malheureusement, les porteurs de mauvaises nouvelles n’ont aucun égard, ni pour les belles journées, ni pour ceux qui essaient d’en saisir la douceur fugace à l’heure où les premiers rayons chassent les ombres des rues et allument les ors des palais et les reflets d’argent du fleuve.

Les nouvelles, d’ailleurs, étaient mauvaises depuis la veille. Le principal responsable de ma sécurité était venu me voir vers le soir. J’étais assis, examinant des documents que l’on m’avait apportés dans l’après-midi, veillant à ce qu’ils soient conformes à mes instructions avant d’y apposer ma signature et mon sceau. Quelques nominations dans l’armée et l’administration. Quelques étrangers à faire reconduire aux frontières. Une condamnation à mort. Presque la routine. Ce qu’il m’amenait était d’une autre nature : un complot.

Les complots, combien en ai-je vu dans ma vie ? À combien ai-je moi-même participé ? Combien en ai-je déjoué pour protéger la patrie et garantir ma vie ? Combien de têtes abattues, combien de sang répandu ? Celui-ci m’intéressait particulièrement, car c’était – une fois de plus – ma vie qui était visée. Des participants, certains noms m’étaient déjà connus : mécontents, ambitieux, jaloux, médiocres. L’homme au sommet a nécessairement tous ceux-là contre lui. Les chefs principaux n’avaient pas été encore déterminés. Les interrogatoires – la torture – n’avaient pas donné de résultats. Les bourreaux sont généralement d’une stupidité telle qu’ils n’imaginent même pas que leur victime puisse ne pas leur dire ce qu’elle ne sait pas. Cela, c’était hier.

Aujourd’hui, je buvais par les yeux la lueur ocre d’or du matin lorsque mon médecin est arrivé. Je souffre depuis longtemps de petites crises au cours desquelles je perds conscience pendant quelques instants. Certains ont prétendu que j’avais des troubles épileptiques. Je ne l’ai jamais cru. J’ai eu l’occasion de voir des hommes et des femmes, des animaux mêmes, atteints de ce mal, et je suis formel : ce que je peux avoir n’a rien de commun avec l’épilepsie dont les manifestations sont bien plus violentes. Il n’empêche que mes troubles se sont sensiblement accentués.

Le médecin est un ami, un véritable. Je ne mettrais pas ma vie entre les mains de quelqu’un qui n’aurait pas ma confiance totale. Hier, j’ai eu une de ces crises alors qu’il était près de mes appartements. Il a donc tout pu vérifier de ses propres yeux. Il m’a posé une série de questions dont je ne voyais pas le rapport avec mes maux. Il a pris mon pouls, examiné mes yeux, écouté mon cœur, palpé mes entrailles, interrogé mon épouse puis est reparti l’air soucieux, me promettant de revenir à la première heure, ce qu’il fait présentement. Je lui dis :

—   Allons vieil ami, mon avenir ne peut pas être plus sombre que ta mine. Tout au long de ma vie, j’ai tenu à ce que nul ne me cache quoi que ce soit. Tu ne vas pas commencer. Dis-moi tout.

Il m’a tout dit. Je ne suis pas épileptique. J’ai seulement, c’est ce qu’il a déduit de son examen et de la lecture des ouvrages consacrés à la médecine, quelque part sous les os de mon crâne un gonflement qui se forme. Peut-être parce qu’un vaisseau n’évacue pas normalement le sang vicié, peut-être parce qu’il s’y est formé un amas d’humeurs mauvaises. Au fond, peu importe : quelle que soit la cause admise par les hommes de science, je vais bientôt mourir.

J’ai demandé   :

—   Ami, est-ce que je vais beaucoup souffrir ?"

  David Max Benoliel présente ainsi son choix thématique   :  

"J’ai toujours été émerveillé de la grande aisance avec laquelle les femmes – si l’on me permet cette formule – « entrent en maternité ». C’est pour elles une évidence dont elles ne paraissent nullement conscientes. Observez une femme, même très jeune, à qui l’on met dans les bras pour la première fois son premier bébé. Même si elle n’a jamais eu l’occasion de le faire avec un petit frère, neveu, cousin ou filleul, la position de ses bras est parfaite. Elle le tient naturellement contre elle, sur sa poitrine, à la distance idéale de son sein, prête à ce deuxième don de vie : l’allaitement.

Ne nous étonnons pas : elle l’a porté en elle pendant presque trois cents jours. Surtout, elle prend naturellement la suite de toutes celles qui l’ont précédée : elle a cent mille ans d’expérience !

Observez un homme qui prend dans les bras un nourrisson. Généralement, c’est son enfant. Il semble en effet qu’une grand majorité d’hommes n’ait jamais tenu de bébé contre eux avant de devenir eux-mêmes pères. Cela a été mon cas à la naissance de mon premier enfant. Plus qu’une découverte, c’est une illumination ! La découverte du monde où règne une nouvelle forme de l’amour.

Cette sensation je l’ai ressentie de nouveau la première fois que j’ai eu entre les mains le premier de mes livres à être publié et que j’ai compris qu’écrire c’était aussi, entre autres, une manière d’être père. C’est ce bonheur que je tente de transmettre à mes lecteurs. Ecrire ce recueil où je parle de plusieurs pères, très différents les uns des autres, parfois vus à travers le regard de leur fils, a été vécu par moi comme un aboutissement.

Il y a cependant une différence que je m’explique pas : à chaque livre nouveau c’est une redécouverte de ce sentiment étrange. Je me suis souvent demandé pourquoi sans pouvoir y apporter une réponse sinon par une question : écrire un livre ne serait-il pas, en quelque sorte, mettre au monde un adulte ?"

Nous ne pouvons que vous recommander chaudement ce recueil, merveilleusement écrit. Les nouvelles y sont variées et s’essaient à tous les genres. Un indispensable !

Téléchargement :

Kobo

Apple

Amazon

Google play

7switch

Bookeen